Publié le 20 mai 2026 Mis à jour le 19 mai 2026

Il y a des chiffres qui marquent. Celui-là en est. Dans 5% des grossesses, la poche des eaux va se rompre trop tôt, c’est-à-dire avant la 37ème semaine d’aménorrhée (l’absence de règles). Ce phénomène, appelé dans le jargon médical rupture prématurée des membranes (RPM), est irréparable et peut être responsable d’accouchements précoces, d’infections, de comorbidités[1] voire de mortalités de la mère ou de l’enfant. Un drame pour les familles et un problème de santé publique majeur.

Vincent Sapin, professeur des universités, praticien hospitalier et chercheur à l’institut Génétique, Reproduction et Développement (iGReD[2]) s’intéresse à un des facteurs potentiellement responsables : les polluants environnementaux.

La poche des eaux …. Derrière ce terme trivial se cache en réalité une sorte de petit bijou de physiologie : une double paroi qui renferme le liquide amniotique et dont l’intégrité doit être maintenue pendant 9 mois afin d’assurer le développement du fœtus au chaud et en parfaite sécurité.
Tout repose sur la nature même de cette double paroi : d’une part un chorion, au contact du tissu maternel, et d’autre part l’amnios, un tissu particulier (épithelium[3]) au contact du liquide amniotique. Cet amnios est un tissu épithélial composé de cellules juxtaposées les unes aux autres de manière à former une véritable barrière protectrice vis-à-vis des agressions extérieures (la peau en est d’ailleurs un autre un exemple assez parlant).

Représentation d'un ventre de femme enceinte et les différents organes impliqués.
Représentation d'un ventre de femme enceinte et les différents organes impliqués.

A l’approche du terme de la grossesse, une inflammation stérile (c’est-à-dire sans agent pathogène) se déclenche, les membranes de la poche des eaux se mettent alors en état de rompre, puis les contractions démarrent pour libérer le bébé.

Malheureusement, dans certains cas, cette inflammation se met en place bien avant le terme, les membranes sont alors fragilisées et rompent précocement : la fameuse rupture prématurée des membranes.

La qualité de notre environnement pourrait bien avoir sa part de responsabilité.

Les phtalates, un danger invisible ?


Nous sommes en permanence exposés, sans même en avoir conscience, à de nombreux polluants, comme par exemple les phtalates*.

Polluants qui sont malheureusement retrouvés dans le liquide amniotique chez les femmes enceintes et donc au contact direct de l’amnios. De là à se demander s’ils ont un impact sur la membrane, il n’y a qu’un pas.

*Les phtalates : peu coûteux et très efficaces, ces composés chimiques sont très largement utilisés dans l’industrie pour contrôler la flexibilité des plastiques. Mais au fil du temps, ils peuvent s’en détacher et se retrouver dans les organismes avec des effets délétères sur la santé. C’est pourquoi il est par exemple déconseillé de réchauffer des aliments dans des plats en plastique au four micro-onde.

Tout au long de la grossesse, l’inflammation est en effet inhibée, réfrénée, jusqu’au terme. Cette inhibition repose sur une cascade d’évènements depuis des signaux extérieurs retransmis au cœur des cellules. Elle repose sur des récepteurs dits nucléaires, c’est-à-dire des molécules à l’intérieur du noyau des cellules épithéliales, qui adaptent leur comportement, ici en maintenant leur intégrité.

Vincent Sapin et ses collègues font l’hypothèse que les phtalates seraient capables de perturber cette cascade moléculaire.

Une toxicité avérée

En travaillant sur des phtalates présents dans le liquide amniotique de femmes enceintes auvergnates, les scientifiques ont démontré que ceux-ci ont une influence négative sur un récepteur nucléaire restreignant l’inflammation pendant la grossesse. En perturbant son action inhibitrice, les phtalates permettent à l’inflammation de se mettre en place, et ce, de manière précoce.

Par la suite, les scientifiques se sont penchés sur les alternatives à ces composés chimiques, qui ont été développées par les industriels et sont censées être moins dangereuses. Il reste encore à ce stade difficile d’orienter leur utilisation, mais les chercheur.es sont déjà en mesure d’identifier des solutions « moins mauvaises que d’autres ».
 

L’équipe vise maintenant à se rapprocher des conditions de vie réelle en travaillant sur un cocktail de phtalates et de plastifiants alternatifs. En effet, nous ne sommes pas exposés à un seul polluant mais bien à plusieurs en même temps, avec, potentiellement, un effet modifié.

Enfin, au-delà de l’aspect recherche fondamentale, Vincent Sapin souhaite œuvrer avec les équipes obstétricales et des collègues de sciences humaines et sociales pour renforcer un message de prévention auprès des femmes enceintes sur les dangers de l’exposition aux phtalates.

[1] Association d’une autre pathologie à la pathologie principale qui touche la mère ou le nouveau-né qu’est la rupture prématurée des membranes.
[2] iGReD a pour tutelles le CNRS (UMR6293), l’INSERM (U1103) et l’Université Clermont Auvergne (UCA)
[3] Tissu formé de cellules étroitement juxtaposées qui recouvre la surface du corps ou qui tapisse l'intérieur de tous les organes creux. (Définition Le Robert)

Le projet a été financé par la Fondation pour la Recherche Médicale (projet Santé et Environnement / ENV202109014083)).