Publié le 9 octobre 2026 – Mis à jour le 7 octobre 2026

Ingénieur d’études au sein de l’unité Herbipôle de l’INRAE, Matthieu Bouchon est en charge des expériences menées sur les vaches laitières, dans les zones de montagne à pâturages, sur le site de Marcenat (Cantal). Un relai indispensable entre les chercheur.es et le terrain.

Matthieu Bouchon
La recherche en pâturage

Ingénieur d’études au sein de l’unité Herbipôle[1] de l’INRAE, Matthieu Bouchon est en charge des expériences menées sur les vaches laitières, dans les zones de montagne à pâturages, sur le site de Marcenat (Cantal). Un relai indispensable entre les chercheur.es et le terrain.

Matthieu Bouchon est à sa place. À près de 1000 mètres d’altitude, entre le massif du Sancy et les Monts du Cantal. Au milieu des prairies et des vaches.

À 36 ans, cet ingénieur d’étude est responsable de la mise en place des expérimentations sur le troupeau laitier de Marcenat[2], sur l’un des sites de la plateforme expérimentale Herbipôle de l’Inrae. Ce n’est pourtant pas dans le Cantal que nous le rencontrons, mais à Theix, dans le Puy de Dôme, sur un autre site de cette même plateforme, où il consacre un jour par semaine à sa thèse. En hauteur, toujours. Et au contact de ses ruminants préférés, évidemment.

« Depuis tout petit, j’ai toujours voulu travailler avec des vaches. C’était une obsession ! Mes parents avaient une maison dans le Sancy. Tous les vendredis, ils nous chargeaient dans la voiture, on montait directement à Picherande. Et le lendemain matin, je mettais le réveil pour aller traire les vaches avec le voisin », raconte cet amoureux de nature et de grands espaces.

Souplesse et polyvalence

Des années plus tard, il continue d’accompagner les éleveurs, d’une manière ou d’une autre. D’abord à travers le métier de conseiller en élevage, qu’il exerce pendant quelques années dans l’Est de la France puis autour du Sancy. Avant d’être recruté à Marcenat en 2016 et d’intégrer définitivement le monde de la recherche, un pied dans les labos, l’autre sur le plancher des vaches. Son rôle aujourd’hui ?  « Initialement, c'était, pour le dire d'une façon simple, de prendre les idées des chercheurs et d'en faire quelque chose de faisable sur le terrain d'une ferme expérimentale. » Les traduire sous la forme de protocoles de recherche, réaliser les mesures auprès des animaux, récolter des données. À l’Herbipôle, on s’intéresse aux liens entre pratiques d’élevage et qualité des fromages, biodiversité des prairies, environnement… Aux stratégies d’adaptation, aussi, face au changement climatique.

« On définit les protocoles expérimentaux avec lui, on voit ce qui est faisable ou non, judicieux ou non, et lui organise tout cela sur place, détaille Bruno Martin[3], qui travaille avec lui depuis dix ans et est désormais aussi son directeur de thèse. Il fait le lien avec les chercheurs qui ont quelque fois des idées un peu farfelues, pas forcément réalisables sur le terrain. C’est lui qui s’assure de tout ça ». Ce qui suppose créativité, rigueur et adaptabilité : « Matthieu est quelqu’un de très souple. Il réfléchit avec nous, il va tout faire pour essayer de trouver des solutions, être force de propositions et tout mettre en œuvre pour allier intérêt scientifique et faisabilité ». Ces dernières années, les fonctions de l’ingénieur se sont quelque peu étendues, ramifiées, au gré de projets et d’engagements aussi nombreux que variés.

Des montagnes et des vaches

Mais peut-être faut-il remonter un peu le temps pour comprendre ce qui l’a mené là. D’abord le Sancy et les vaches, donc. Le genre d’évidence d’enfance qui scelle une vie. Alors quand vient le moment de choisir son orientation après le bac, il n’hésite pas longtemps. Vétérinaire ? « Je me suis rendu compte que ça consistait à voir des animaux malades tout le temps. » Ce qui ne le motive guère. Le lycéen choisit donc « agro » (prépa BCPST[4]), puis intègre une école d’ingénieur[5] à Dijon. « J'ai commencé mes études avec l'objectif d’être plutôt conseiller en élevage, en me disant : ‘‘si je fais bien mon travail, j’éviterai aux éleveurs d’avoir à appeler le vétérinaire parce que leurs vaches sont malades !’’. C'était un peu ça l’idée », raconte-t-il dans un sourire.

Mais à la fin de sa formation d’ingénieur agronome spécialisé en production animale, une nouvelle évidence s’impose à lui. C’est l’époque du mémoire de fin d’études[6], qu’il choisit de réaliser à l’Inra[7] de Theix. Son collègue de bureau est en thèse. « Il avait le boulot que j'occupe actuellement, mais dans les Vosges. Il était responsable de la ferme expérimentale de Mirecourt et il faisait une thèse en même temps, donc un profil assez similaire au mien aujourd’hui. » Le jeune homme se retrouve plongé dans le monde de la recherche, qui l’enthousiasme immédiatement. « On a beaucoup échangé, sur le fait d’entrer dans la recherche à l'issue de l'école d’ingénieur, se souvient-il. Et il m’avait dit : ‘‘Ne fais pas ça’’. Exactement ce que je dirais aujourd’hui à n’importe quel.le fils ou fille d’éleveur.euse, sorti de lycée agricole : ‘‘Surtout, ne fais pas ça, va travailler un peu avant, va faire du conseil, va découvrir le terrain. Pour le moment tu n’y connais rien.’’ C'était le meilleur conseil que l’on m’ait donné, parce qu'effectivement, 4-5 ans après, quand j'ai présenté les concours pour entrer dans la fonction publique en tant qu’ingénieur d’études chargé d’expérimentation, c’était naturel. »

« Il connaît le terrain, la réalité au-delà de la ferme expérimentale, c’est une force. C’est vraiment précieux à la fois pour Herbipôle et pour les unités de recherche avec lesquelles il collabore », confirme Bruno Martin. « Parfois, il y a des chercheurs qui sont un peu perchés, ce n’est pas son cas, remarque aussi Olivier Troquier. Lui est ancré, au niveau terrain chez nous, et dans son territoire ».

En 2016, Matthieu Bouchon intègre donc le site de Marcenat, en tant que chargé d’expérimentation. « C’est hyper varié comme boulot, c’est passionnant, se réjouit-il. On a par exemple montré que la sur-hygiénisation de la traite avait des effets négatifs, car on supprime les bonnes bactéries de la surface de la peau de la mamelle. Cela a des effets délétères sur la santé des animaux, et ensuite sur toute la chaine de transformation. On a aussi montré que le niveau de diversité floristique des prairies influence le goût, la couleur ou les profils en acides gras des fromages. »

Plus récemment, ce sont les recherches d’Herbipôle sur les stratégies d’adaptation face au changement climatique qui ont éveillé l’intérêt des médias : que faire dans l’urgence, face à une sécheresse inédite ? « Il faut nourrir les animaux, qu'est-ce qu'on fait ? On a des solutions court terme à proposer. On a par exemple testé différents fourrages cultivés, plus résistants aux sécheresses. Mais il faut aussi se projeter à long terme : en 2050, tous les étés seront probablement comme celui-ci, comment faire pour éviter ça ? C’est l’objet de nos travaux sur les émissions de méthane[8]. »

De la hauteur

« Contrairement aux chercheurs, Matthieu n’est pas hyper spécialisé dans un domaine, il voit arriver plein de demandes différentes, avec des objectifs divers, dans des domaines scientifiques qui n’ont rien à voir. Ça lui donne une ouverture et une vision un peu globale, qui est très intéressante », note Bruno Martin. De quoi stimuler la curiosité de l’ingénieur.

« Il y avait un petit côté chercheur quand même qui ressortait de mes activités, et l’envie de m’impliquer plus dans le processus. » Peu à peu, Matthieu Bouchon participe au traitement des données issues des expérimentations, développe des compétences en statistiques pour accompagner les chercheurs. « De fil en aiguille, je me suis mis à contribuer aussi à la valorisation, à la rédaction des articles scientifiques, qui étaient des choses qui n'étaient pas initialement dans mes missions. » Jusqu’à l’envie de mener ses propres projets de recherche.
 

Après sept ans en poste, en 2023, il décide donc de se lancer dans une thèse[9], parallèlement à ses activités de chargé d’expérimentation. Les nouvelles technologies en élevage l’intéressent : tous ces capteurs qui permettent de mesurer et de caractériser le comportement des animaux, leurs déplacements, leurs activités… offrent une mine de données. « Dans ce domaine, Matthieu est très perspicace et très dégourdi. Il nous explique des choses qui lui paraissent simples mais nous, on comprend rien ! », admire son collègue Olivier Troquier, chargé de l’élevage des animaux sur le site de Marcenat.

 « J'ai accès à des données très fines, permettant de savoir à quel moment de la journée la vache mange, rumine, etc. Du coup, je me suis demandé si le comportement des animaux mesuré à l’aide de ces technologies pouvait nous aider à savoir si certains d’entre eux sont plus efficaces d'un point de vue alimentaire [la production de lait] ou environnemental [les émissions de méthane]. » Sans oublier la question de la qualité des produits. « J'ai essayé de mêler un peu tous les sujets qui m'intéressaient finalement. » L’agronome s’entoure d’un solide encadrement : son directeur de thèse, Bruno Martin, est spécialiste de la qualité des produits laitiers ; et ses co-encadrants, Cécile Martin[10] et Mauro Coppa[11], sont respectivement experte en émissions de méthane et spécialiste des prairies de Montagne et de nutrition animale.

« C’est lui qui a été force de propositions, qui a construit son sujet, qui a posé les questions scientifiques au regard de la littérature. Un boulot de chercheur quoi ! retrace Bruno Martin. C’est super d’avoir une personne qui a à la fois les pieds dans la pratique – le fonctionnement de la ferme n’a pas de secret pour lui – et le côté scientifique. C’est une grande richesse, plutôt que d’avoir des chercheurs dans leur labo qui parfois, sont un peu à côté de la réalité ».

Élevage écocitoyen

Cet ancrage « terrestre », Matthieu Bouchon le souhaite aussi engagé, ouvert aux préoccupations sociétales. Ce qu’exprime bien le projet de recherche participative Coccinelle[12], dont il est membre du comité de pilotage. Les premières réflexions, au sein d’un collectif incluant des particuliers, éleveurs, représentants d’associations, de parc naturel, etc. débutent en 2018, avec l’ambition de construire une expérimentation sur de l’élevage « bas-intrant[13] ». « On a essayé de mettre en place toutes les pratiques qui permettraient de répondre aux demandes sociétales, déjà pour voir si techniquement, on pouvait y répondre », expose-t-il. Par le truchement d’animations, de jeux sérieux et diverses méthodes de consultations citoyennes, « on en est arrivé à construire un protocole pour une expérimentation-système, dont la caractéristique principale est que les veaux laitiers sont élevés sous la mère, ce qui n’est absolument pas le cas actuellement [les veaux sont séparés de leur mère à la naissance]. En plus de ça, on a voulu un élevage le plus indépendant possible des ressources extérieures. » Les vaches sont nourries exclusivement à l’herbe et une céréale à paille a récemment été implantée à Marcenat, pour une litière à faible impact carbone.

« Techniquement, ça fonctionne, on l’a démontré. En revanche, et c’est la limite du système, on a des productions laitières qui sont relativement faibles. Il faut donc consentir à payer le lait produit dans ces conditions un petit peu plus cher. » Une dimension économique sur laquelle travaille une économiste récemment recrutée.

On pourrait ainsi passer des heures à échanger avec Matthieu Bouchon sur les nombreux sujets qui le portent. « C’est un collègue avec qui on peut débattre, reconnaît Olivier Troquier. Il a des idées parfois assez arrêtées, tout le monde n’est pas d’accord, mais à la fin, on arrive à un consensus. »

Une dernière photo-portrait aux côtés de quelques Holstein du site de Theix, et l’entretien touche à sa fin. Il y aurait tant à dire, encore, tant de sujets à explorer. Qu’à cela ne tienne, on pourra retrouver très bientôt le jeune chercheur place de Jaude, pour l’évènement « Pâture[14] » à l’occasion du sommet de l’élevage début octobre. Rendez-vous pris.

 
[1] Plateforme expérimentale pluridisciplinaire de recherche sur les herbivores et les prairies, l’Herbipôle rassemble l’ensemble des installations expérimentales INRAE de ruminants en Auvergne-Rhône-Alpes, réparties sur 3 sites : Laqueuille et Theix (Puy-de-Dôme) et Marcenat (Cantal).
[2] Le site de Marcenat compte environ 180 vaches adultes et 200 génisses/veaux.
[3] Ingénieur agronome, Unité mixte de Recherches (UMR) sur les Herbivores, Theix 
[4] Biologie, Chimie, Physique et Sciences de la Terre
[5] AgroSup Dijon (Institut national supérieur des sciences agronomiques, de l'alimentation), devenue Institut Agro Dijon depuis le 1er janvier 2022.
[6] Le sujet portait sur les réorganisations du travail dans les collectifs d’éleveurs essayant d'améliorer leur autonomie alimentaire.
[7] L’Inra à l’époque, est depuis devenu Inrae (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) en 2020, né de la fusion de l’Inra et de l’Irstea.
[8] Le méthane est un puissant gaz à effet de serre. Son pouvoir réchauffant est plus de 80 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone. A travers leurs émissions méthane, les ruminants contribuent au réchauffement climatique.
[9] Intérêt de l’utilisation de données comportementales issus de capteurs d’élevage de précision pour la prédiction de l’efficience alimentaire et environnementale des vaches laitières au pâturage.
[10] UMR sur les Herbivores (Theix)
[11] Université de Turin (Italie)
[12] Né en 2018, il vise à « co-construire et tester des solutions innovantes pour l’élevage laitier de demain dans le Massif Central ». https://projet-coccinelle.hub.inrae.fr/[13] Mode de production agricole visant à réduire l'utilisation d'apports externes (intrants) tels que les engrais chimiques, pesticides, produits phytosanitaires.
[14] Pâture, 5-8 octobre, Place de Jaude, https://clermont-ferrand.fr/agenda/pature