Publié le 18 septembre 2025 Mis à jour le 3 octobre 2025

Directeur de l’Observatoire de physique du globe de Clermont (OPGC), Erwan Thébault est un spécialiste des champs magnétiques terrestre et planétaires; il s'inscrit dans une longue tradition de savants érudits… et volontiers polyvalents.


Directeur de l’Observatoire de physique du globe de Clermont (OPGC
[1]), ce spécialiste des champs magnétiques terrestre et planétaires s’inscrit dans une longue tradition de savants érudits… et volontiers polyvalents.

Il arrive, souvent, et pour bien des raisons, que les gens abandonnent leurs passions enfantines. Erwan Thébault n’est pas de ceux-là. Lui en a exploré beaucoup, sans suivre aucune stratégie, sans même y penser semble-t-il, mû par une inépuisable curiosité.

Certes le champ magnétique, son actuel objet d’étude, n’était pas un rêve d’enfant. Ceci-dit, ç’aurait pu, tant les questions que pose la physique fondamentale à leur sujet sont fascinantes : pourquoi la Terre a-t-elle un champ magnétique ? Comment naît ce champ dans le noyau terrestre ? Pourquoi celui de certaines planètes s’est-il éteint ?

Dans son bureau de l’OPGC, qu’il dirige depuis 2023, le géophysicien se raconte par bribes, avec parcimonie. Il reconnaît que sa trajectoire est « étonnante », qu’elle était loin en tout cas, d’être toute tracée.

Imaginaire

Ce ne sont pas les sciences qui l’ont d’abord attiré enfant, se souvient-il, mais les sciences humaines, la philosophie, la littérature. Le fait que ses parents étaient des « littéraires » n’y est sans doute pas étranger : « Mon père bossait tout le temps, il faisait partie de ces profs qui tapent à la machine toute la journée. » Depuis Poissy, en région parisienne où il grandit, le jeune garçon cultive sa curiosité, a facilement accès au Louvre, « Je voyais l’époque babylonienne, Sumer, l’écriture, le grec ancien… Le musée était gratuit, c’était une époque géniale. » De voyages en Grèce l’été, il garde un sentiment de fascination : « C'est là où j'ai découvert les sites archéologiques, l'évolution de l'écriture grecque… Ça me fascinait pas mal. » Puis viennent la découverte émerveillée de l’égyptologie, de l’astronomie aussi, quelques excursions solitaires ou entre potes au Palais de la découverte… Une curiosité tous azimuts qui ne le quittera plus.

« Ensemble on discute littérature, musique… il est très intéressé par la culture en général, témoigne son collègue Tahar Hammouda, professeur à l’UCA. Ça doit irriguer sa façon de travailler, de regarder la science, de se poser des questions scientifiques ».

Un jour, le lycéen trouve un coupon d’invitation dans le magazine Science&Vie, pour assister une conférence d’Hubert Reeves, à Paris. « Sa présentation des choses était très littéraire, très poétique. C’était très bien parce qu’en fait, je n’ai jamais vraiment fait la séparation entre le littéraire et le scientifique. En tout cas, j'ai l'impression que tout se rejoint à un moment donné. C’est ce qui donne d'ailleurs une dimension vraiment fascinante, ce lien entre sciences fondamentales et questionnements philosophiques. »

Quand vient le moment de choisir une orientation, le choix n’est pas simple. Il sera… contextuel et un brin rebelle : « J'avais une grande sœur qui faisait des lettres et mon père avait fait l'agrégation, les lettres classiques, grec, latin... À chaque fois qu'elle racontait avec enthousiasme ce qu'elle faisait, ça n’impressionnait personne. Je me suis dit, je ne vais pas faire ça. Je vais faire des sciences, comme ça je pourrai leur raconter n'importe quoi ! »

Le jeune homme opte donc pour une voix scientifique (option grec ancien tout de même), qui dans un premier temps ne lui plaît guère. « Ça manquait un peu d’imaginaire, de ce que moi j'appelais l'imaginaire. Ça manquait d'inscription dans l'histoire en fait… ça manquait d'histoire des sciences. »

Géophysique

Le voilà pourtant embarqué en fac de physique à Cergy Pontoise, jusqu’en maîtrise. S’il s’y frotte à l’occasion à de grandes questions métaphysiques – « On avait des questionnements sur la relativité générale, la mécanique quantique, qui étaient d'ordre philosophique en fait, parce qu'on déroule l'équation, bon très bien, mais après il faut l'expliquer… » – l’étudiant laisse globalement de côté, pour un temps, ses amours plus littéraires.

Après une épique année en Erasmus à Londres – « C’était l’auberge espagnole » –, vient le choix du DEA (Diplôme d'études approfondies, équivalent master), dont il garde un souvenir inquiet et un peu douloureux. « J'ai eu une petite crise existentielle, j’étais livré à moi-même. À l'époque, il y avait des sortes de gros bouquins sur les DEA, et donc, j'avais pris un gros bouquin sur toutes les formations françaises, européennes, et je feuilletais, j'avais la boule au ventre. C'était “physique statistique’’, “physique des écoulements’’, des trucs que je ne voulais pas faire. Et puis, je suis tombé sur un DEA de géophysique interne. Je ne savais même pas ce que ça voulait dire. C'était à l'IPGP, à Jussieu. Je voyais des mots comme “rhéologie“, “potamologie’’… J'avais fait du grec, je voyais un peu de quoi il s’agissait. Et je me suis dit “Mais c'est génial en fait ce truc-là !’’ »

Vingt-cinq ans plus tard, Erwan Thébault ne regrette pas son choix, qui l’amène à l’IPGS[2] à Strasbourg, où il développe une méthode de modélisation régionale du champ magnétique terrestre[3] ; au GeoForshungsZentrum à Potsdam en Allemagne où il effectue son post-doctorat – ce sont alors les débuts de l’ère satellitaire pour la mesure du champ magnétique terrestre – ; à l’IPGP aussi, où le géophysicien intègre la mission SWARM[4] ; ou encore au laboratoire de planétologie de Nantes, où il s’intéresse cette fois aux champs magnétiques de la Lune, de Jupiter, de Mercure et de Mars, renouant ainsi avec l’une de ses passions premières, l’astronomie. « La boucle était bouclée ! »

Aujourd’hui encore, le géophysicien ne renonce jamais à explorer des horizons éloignés de sa spécialité. « Moi, c’est la haute pression, l’expérimentation. Lui, c’est le champ magnétique terrestre et des planètes. Mais on arrive à discuter, on est même en train de réfléchir à faire des projets ensemble, alors qu’on vient de points de départ très éloignés du point de vue scientifique ! Mais il y a cette curiosité, cette ouverture et cette envie de collaborer avec des gens qui ne lui ressemblent pas, et qui font progresser », témoigne Tahar Hammouda.

« Il a une sensibilité à la fois aux sciences de l’atmosphère et de la Terre, remarque aussi Lydie Gailler, physicienne adjointe au LMV. C’est une vraie volonté chez lui, d’avoir cet aspect multidisciplinaire et cette transversalité entre des approches différentes, de faire dialoguer aussi la recherche fondamentale et le territoire ».

Influences

Au fil des années, il fait aussi la rencontre « de gens passionnants, des chimistes, des physiciens, des matheux, des géologues... » Deux en particulier, marquent son parcours et sa vie. La géophysicienne Mioara Mandea, sa codirectrice de thèse dont il admire le leadership, et l’académicien Jean-Luc Le Mouël, physicien à l’IPGP[5], dont il hérite une technique de travail peu banale. « C’est une personnalité extraordinaire. Je le voyais le soir, il était alors à la retraite, dans son bureau avec sa petite lampe, il prenait un bouquin, il redémontrait tout. Un jour, il m'a dit “Ce qu'il faut faire quand on a une idée, c’est commencer par tout écrire soi-même, quitte à faire n'importe quoi. Et quand on a une solution, après on va chercher la bibliographie.’’ Ce qui est complètement aux antipodes de ce qu’on fait habituellement ! »

Cette technique, il l’expérimentera en thèse, alors que ses travaux patinent : « On était parti sur l'utilisation d'une méthode qui était publiée, mais en l’appliquant je n'y arrivais pas, ça ne marchait pas du tout, donc je passais un peu pour un nul. … C'est là que la technique de Jean-Luc Le Mouël a fonctionné. En creusant, creusant… je me suis aperçu que la méthode était fausse, du moins incomplète. Elle oubliait toute une partie de la théorie. J’ai repris pas à pas toute la méthode et finalement la thèse, ça a été ça. C'est devenu la publication de la méthode corrigée. »

Erwan Thébault se lève, prend un cahier posé sur son bureau. Ses pages sont couvertes d’une écriture fine et soignée ; certaines équations soulignées de rouge. « Je ne sais pas s’il y a encore des gens qui travaillent comme ça. J’écris tout à la main. En procédant de la sorte, on voit effectivement tout ce qui cloche, tous les petits grains de sable, toutes les hypothèses sous-jacentes... On maîtrise tout le sujet, du moins on le maîtrise au mieux. » Un travail lent, fastidieux... presque anachronique.

Héritage

Erwan Thébault a quelque chose d’une autre époque. Celle, un peu fantasmée, du savant érudit, volontiers touche à tout, physicien polyvalent, explorateur, un peu archéologue, un peu philosophe… On l’imagine aux premières heures de l’OPGC, crapahutant sur les flancs d’un volcan ou solitaire à son bureau, une plume à la main, noircissant une feuille d’équations mathématiques… Le stylo a remplacé la plume, pour le reste, seule l’époque a changé.

En digne héritier de Bernard Brunhes – directeur de l’observatoire du Puy de Dôme au début du siècle dernier, dont l’histoire le passionne –, Erwan Thébault s’intéresse aux champs magnétiques, qui au-delà des recherches fondamentales, sont un puissant outil mis au service de disciplines aussi variées que la volcanologie – pour l’étude des flux géothermiques, des circulations de fluides au sein des édifices volcaniques… – ou l’archéologie – pour la datation d’artefacts. Il y a des centaines, des milliers d’années, des femmes et des hommes ont fabriqué des objets en terre cuite, ont chauffé la roche, qui a imprimé le champ magnétique de l’époque… « C'est assez génial parce qu’ainsi on a une information sur le passé. » Un passé qui le fascine. « Cette dimension archéologique est presque dans l'ADN de l'observatoire. Bernard Brunhes a été un des pionniers du magnétisme inscrit dans les roches, ce qu’on appelle le paléomagnétisme. »

Comme ses lointains prédécesseurs, Erwan Thébault quitte régulièrement son bureau pour se confronter au terrain, qu’il s’agisse d’un chantier archéologique à Carcassonne ou d’un volcan, l’emblématique Piton de la fournaise sur l’île de la Réunion. « En venant ici, j'avais vraiment envie de refaire du terrain, presque de souffrir un peu physiquement. C'est là que c'est très intéressant parce qu'on retrouve un peu l'histoire de tous ces pionniers de l'observatoire, où 10 km à pied avec 30 kg de matériel, planter des électrodes, acquérir de la donnée… cela devient très très difficile. On a faim, on a soif, on est fatigué, on sait qu'on enlèvera ses chaussures à un moment donné mais on ne sait pas quand, et on a des expériences qui ratent… » Pas à pas, s’inscrire dans une lignée, et sur le dos, porter l’héritage de ceux qui nous ont précédés.


 

[1] L’OPGC regroupe le laboratoire de Météorologie Physique (LaMP - UMR 6016), le laboratoire Magmas et Volcans (LMV - UMR 6524) et une Unité d'Appui et de Recherche (UAR 833).

[2] Institut de Physique du Globe de Strasbourg

[3] C’est l’objet de sa thèse : « Modélisation régionale du champ magnétique terrestre », sous la direction de Jean-Jacques Schott et la codirection de Mioara Mandea.

[4] La mission Swarm du programme Earth Explorer de l’Agence spatiale européenne (ESA), qui a pour objectif l’étude des variations spatiales et temporelles du champ magnétique terrestre ainsi que l’environnement ionosphérique de la Terre

[5] Institut de Physique du Globe de Paris