Daniele Rivoletti, une histoire du regard
Daniele Rivoletti étudie la réception des sculptures italiennes de la Renaissance dans l’Europe du XIXe siècle. Une histoire qu’il ancre dans le présent, dans une vie à cent à l'heure.
Daniele Rivoletti, historien de l’art
Une histoire du regard
Maitre de conférences à l’UCA et membre junior de l’Institut universitaire de France, Daniele Rivoletti étudie la réception des sculptures italiennes de la Renaissance dans l’Europe du XIXe siècle. Une histoire qu’il ancre dans le présent.
Daniele Rivoletti a pris soin de mettre une alarme sur sa montre, à 13h55 : à14h, il donne un cours à l’Université, au département d’histoire de l’art. La fac il est vrai, n’est pas loin du bistrot où nous nous sommes donné rendez-vous. Mais enfin tout de même, 5 minutes… ce n’est pas beaucoup. « Je cours très vite », lance tout sourire celui qui se décrit comme un éternel optimiste. « Je me dis toujours que je peux y arriver ! »
L’enseignant-chercheur est de fait bien occupé : un jour à Paris (où il vit), le lendemain à Clermont-Ferrand (où il enseigne), le suivant à Moulins (où il collabore notamment avec le musée Anne-de-Beaujeu), la semaine suivante à Florence, Maastricht… Chercheur-voyageur, le train est sa deuxième maison. Ou son deuxième bureau, selon. L’entretien est minuté ; un deuxième sera nécessaire quelques jours plus tard pour embrasser d’un regard – trop superficiel, forcément – la vie bien remplie du plus français des Italiens.
Dynamiques culturelles
Dans les tintements de verres et le brouhaha ambiant, l’enseignant-chercheur se raconte avec générosité : maitre de conférences à l’université Clermont Auvergne, il est historien de l’art, spécialiste de la sculpture italienne de la Renaissance.
Ses intérêts de recherche sont foisonnants, mais en ce moment, l’un d’eux en particulier, focalise son attention, dans le cadre de son projet de recherche à l’Institut universitaire de France[1]. Il y est question de regard. Pourquoi une même œuvre, à des époques différentes, est-elle regardée différemment ? Pourquoi un tableau que l’on admire aujourd’hui aurait-il pu être détruit deux siècles auparavant ? « Pensez à la Révolution française. Pourquoi a-t-on détruit des œuvres ? Parce que ces œuvres dérangeaient, ce qui signifie qu'on les considérait comme importantes et efficaces. Tellement efficaces qu'à un moment donné, il fallait les éradiquer. »
Sculpture de Saint Christophe par Francesco di Giorgio Martini, 1488 / 1490 (4e quart du XVe siècle) exposée au Louvre, en lien avec ses travaux de recherche
Mais ce n’est pas la Révolution française qui intéresse notre homme. Lui s’intéresse à la Renaissance. Ou plutôt à la façon dont les sculptures italiennes de la Renaissance, alors même qu’elles avaient été longtemps ignorées, exclues du canon artistique, sont devenues hautement désirables dans l’Europe du XIXe siècle.
« La question de la réception, pour moi, est fascinante. Pourquoi au XIXe siècle, a-t-on redécouvert la sculpture italienne du XVe siècle qui jusque-là, avait été laissée en marge ? Comment se fait-il qu'un siècle plus tard, à la fin du XIXème siècle, tout le monde voulait ces œuvres ? Pourquoi un changement aussi radical ? Qu'est-ce qui fait qu’un objet, qui jusque-là parlait peu au public de l'époque, à un moment donné devient un objet que les collectionneurs et les musées s’arrachent ? »
Effet de mode ? Oui, peut-être, mais pas seulement. Les collectionneurs, les marchands, l’essor du marché de l’art, la concurrence entre musées nationaux… ont également joué un rôle déterminant, qu’il s’agit d’analyser en plongeant dans les archives. Un exercice d’enquête qu’affectionne particulièrement l’historien : « Les archives, c'est un de mes dada, j'adore ça ! Lorsque je travaille sur l’art de la Renaissance, par exemple, grâce aux actes de notaire, j’ai vraiment l'impression d’avoir un aperçu de la société de l'époque. » Le regard que l’on pose sur une œuvre est culturel : « Il y a une histoire du regard. »
Années italiennes
Le sien, de regard, s’est affûté avec le temps, forcément. Lycéen, il voyait les musées, qu’il écumait en solitaire à Florence, comme « le lieu naturel » de l’histoire de l’art. « Ce qui était faux, c’était une bêtise énorme ! », juge-t-il sévèrement aujourd’hui. Le musée insiste-t-il, « n’est pas un espace neutre ». Mais cela, il a dû l’apprendre, avec son directeur de recherche, à Pise, qui lui ouvre les yeux et le marque durablement. « C'est important d'avoir ce déclic, de concevoir que le musée est une institution qui a une histoire, qui écrit une histoire… Aujourd’hui je le martèle à mes étudiants. »
Le musée porte un certain regard sur les œuvres qu’il donne à voir, façonnant à son tour celui de son public. Et celui de l’historien de l’art, lui, comment se construit-il ? Dans une petite ville du sud de la Toscane d’abord, loin des musées. Enfin loin… du moins en pensée : « Dès mon enfance, ma mère me trainait dans les musées, mais je détestais ça, je protestais de toutes mes forces quand elle m’emmenait ! », se souvient, amusé, Daniele Rivoletti. Tout change quelques années plus tard. Scolarisé à Florence, dans un lycée « classique » le jeune homme récalcitrant découvre le latin – une passion durable – mais aussi le grec, l’histoire de l’art[2]… et une ville fabuleuse, berceau de la Renaissance italienne. Son regard, lentement, se construit.
Avec le recul, il reconnait l’importance de ce parcours. « Ma mère m’a pratiquement obligé à prendre une voie littéraire, elle était convaincue que c’était la meilleure voie pour moi. J’y étais farouchement opposé, d’autant que les sciences me plaisaient beaucoup… A posteriori, je la remercie. » Comme il remercie son frère, de 13 ans son ainé, universitaire lui aussi, qui l’incite en 2001 à passer le concours de la « Scuola normale superiore » – l’équivalent de l’ENS – à Pise. Suivent plusieurs années d’une formation universitaire d’excellence. « Sans elle, je ne serais pas le chercheur que je suis devenu. »
Ancrage
L’histoire de l’art est désormais une évidence pour le jeune étudiant. « Je savais que ça me passionnait et que je voulais aller jusqu’au bout avec ça. » Au bout de quoi ? Il ne le sait pas encore. Quelque chose lui manque, mais quoi ? Une liberté de regard ? Ce qui est sûr, c’est que l’Italie de Berlusconi l’étouffe. En 2008, alors en doctorat depuis deux ans[3], il prend la décision de quitter son pays natal pour s’installer en France. Pas de retour en arrière, la rupture est nette. Et le souffle de liberté que lui offre Paris, salutaire. « Je ne regrette absolument pas d’être parti. C'était une bouffée d'oxygène sur tous les plans. J'avais envie de tourner la page, j’hésitais même à laisser la voie de l'université au profit des musées. »
À son arrivée en France en septembre 2008, il poursuit son travail de thèse mais décide aussi de se présenter au concours du patrimoine. « A posteriori, je me dis que c'était complètement suicidaire pour un étranger, même pas un an après son arrivée en France ! » Il garde pourtant un souvenir « merveilleux » de cet échec : cette année-là, non seulement il améliore considérablement son français, mais il rencontre un professeur de latin « extraordinaire », qui lui transmet une méthode et une grande rigueur dans la traduction.
C’est un regard tendre qu’il pose aujourd’hui sur cette période si cruciale. Ce qui lui manquait pendant les premières années de thèse et qu’il recherchait au fond, il le sait aujourd’hui, c’était un ancrage dans le présent. Et de narrer un événement qui le marque profondément à l’époque : sa première expérience « catastrophique » d’enseignant à Montpellier, en 2010. Face à lui, des étudiants en école d’architecture. Le jeune enseignant-chercheur met la barre haute, trop haute ; un bras de fer s’engage. « C'était moi qui me trompais, je tenais un propos davantage adapté à des doctorants qu’à des étudiants de Licence, comme si j’étais appelé à former une classe entière d'enseignants-chercheurs… Ils ont fait la révolution ! Ça m’a obligé à me remettre en question, à changer de regard, une nouvelle fois. » Il réalise que le but de l’université n’est pas de produire (seulement) des chercheurs – une petite partie seulement s’engagera dans cette voie – mais « de donner à chacun des armes pour pouvoir vivre dans le présent ».
« J’ai compris que j’avais la possibilité d'agir, qu’un jour quelques-uns de ces étudiants en architecture seraient appelés à concevoir des bâtiments, des quartiers... et que si avec mon enseignement, ils arrivaient à se souvenir qu'il y a eu des modèles différents dans le passé, que ces modèles pouvaient leur donner des idées pour intervenir dans le présent, alors j'aurais fait mon métier. »
L’université et le territoire
Ce besoin d’ancrage ne le quittera plus. Recruté à Clermont-Ferrand[4] en 2014, Daniele Rivoletti noue très vite des collaborations avec les musées locaux, le musée Anne-de-Beaujeu à Moulins notamment, avec lequel il monte une exposition en 2019-2020, sur la sculpture bourbonnaise aux XVe et XVIe siècles. « Cette dimension de collaboration avec les musées est très importante dans mon métier de chercheur. J’ai plusieurs projets en cours issus de cette exposition. » Une équipe qu’il dirige travaille actuellement sur les collections de sculpture du musée Anne-de-Beaujeu.
« Daniele est un chercheur enthousiaste qui sait toujours tirer le meilleur des endroits où il travaille, salue l’historien de l’art Philippe Sénéchal[5], qui a été son directeur de thèse. Quand il s’est « transplanté » en France, il a tout de suite essayé de comprendre les territoires où il prenait pied et de collaborer avec toutes les institutions, pour à la fois s’insérer et mettre en valeur toutes les richesses artistiques qu’il découvrait, avec aussi un grand sens civique, de protection et de découverte d’œuvres méconnues. »
Et de citer un merveilleux coup d’éclat de son ancien thésard : en mars 2024, Daniele Rivoletti identifie dans la plus grande foire d’art et d’antiquité du monde (la TEFAF[6] à Maastricht), sur le stand du grand marchand anglais Sam Fogg, une pièce du XIVe siècle qui provenait en fait… de l’Allier ! Plus précisément de la prieurale de Souvigny : « Il est tombé en arrêt et s’est dit : “Ça, c’est Souvigny !” Il a mobilisé tout le monde[7]… et maintenant la pièce est revenue en Auvergne[8]. C’est un cercle incroyablement vertueux. »
Côté enseignement aussi, Daniele Rivoletti entretient la « passerelle » entre Université et musées. Il exige ainsi que ses étudiants en histoire de l’art voient les œuvres « en vrai ». Il a d’ailleurs prévu de les emmener demain à Moulins. « J’ai organisé la sortie, je suis très fier de ça, c'est quelque chose que je défends. D'une part parce que je suis attaché au fait qu'ils voient les œuvres et les monuments – à Souvigny, nous visiterons l'église prieurale et à Moulins nous irons voir la cathédrale. D’autre part, parce que je suis très attaché à l'idée que l'université soit là aussi pour faire vivre un territoire et qu’elle soit capable de dialoguer avec la société. »
Regard sur le patrimoine
Lui s’engage aux côtés des institutions locales dès qu’il le peut. « J’aime Paris, mais j’adore le territoire », résume-t-il dans un grand sourire. Dernièrement, l’historien a répondu à une sollicitation de l’association culturelle d’Aigueperse, pour étudier un ensemble auvergnat de sculptures de la Renaissance française représentant une scène de l’Annonciation. « J’aime beaucoup ces défis. Cela permet de garder une relation vivante avec le patrimoine passé et de faire le pont entre l'université et la société ». Les conférences grand public notamment, qu’il affectionne, sont l’occasion de prendre un peu de recul : « Cela m’oblige à aller droit à l'essentiel et à faire un bilan de mes recherches : Pourquoi parler de ça aujourd’hui ? Quelle est l'utilité de faire tout ça ? »
« Daniele n’est pas du tout dans sa tour d’ivoire, il a un grand sens de la médiation auprès du grand public. Il veut agir et faire connaître, et il le fait avec une grande générosité et une grande simplicité », témoigne Philippe Sénéchal.
Aujourd’hui, il arrive encore que l’on détruise des œuvres, rappelle Daniele Rivoletti, et pas seulement dans des pays en guerre. Des œuvres qui ne dérangent pourtant pas, qui ne véhiculent pas de valeurs politiques, sociales ou religieuses particulières. Pourquoi ? Par méconnaissance ? Négligence ? Faute d’avoir été sensibilisé à l’art et à son histoire ? Question de regard. « Pourquoi conserve-t-on ou pourquoi détruit-on ? C'est une autre question qui me passionne énormément. C’est la question du patrimoine. »
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[1] https://www.iufrance.fr/les-membres-de-liuf/membre/2588-daniele-rivoletti.html [2] En Italie, l’histoire de l’art est un enseignement obligatoire au lycée. [3] « Retables « mixtes » en Toscane et Ombrie à la Renaissance », thèse en cotutelle entre la Scuola normale superiore de Pise et l’Université de Picardie Jules Verne à Amiens ; thèse soutenue en 2011. [4] UFR Lettres, Culture, Sciences Humaines, Centre d’Histoire Espaces et Cultures. [5] Professeur émérite d’histoire de l’art moderne, Université de Picardie Jules Verne. [6] The European Fine Art Fair [7] L’histoire est retracée dans un article de La Montagne du 17 novembre 2025 : « Ce relief gothique qui ornait le tombeau de Jean de Rochefort de retour sur la terre des Bourbons » [8] Ce relief gothique qui ornait jadis le tombeau de Jean de Rochefort, le bâtard de Bourbon (1297-1375) a fait son retour dans la prieurale de Souvigny des siècles après sa disparition. |
Marie-Catherine Mérat
Journaliste scientifique indépendante
Scientifique interrogé :
Daniele RivolettiMaître de conférences en histoire de l'art à l'Université Clermont Auvergne (UCA) et chercheur au Centre d'Histoire "Espaces et Cultures" (CHEC)