Publié le 20 janvier 2026 Mis à jour le 19 janvier 2026

Maîtresse de conférences HDR en littérature générale et comparée à l'Université Clermont Auvergne, membre junior de l'Institut Universitaire de France, Chloé Chaudet est une chercheuse de la mondialité

Maîtresse de conférences HDR[1] en littérature générale et comparée à l'Université Clermont Auvergne, membre junior de l'Institut Universitaire de France, Chloé Chaudet est une chercheuse de la mondialité. Ses travaux, transversaux et transculturels, explorent les liens entre littérature, politique et imaginaires collectifs.

Dans les couloirs de Gergovia, l’ambiance est studieuse, les examens approchent. Assis par petits groupes, à même le sol, les étudiants – des jeunes filles surtout – discutent à voix basse, parcourent une dernière fois leurs fiches de révision ou lisent en solitaire et en silence, les yeux rivés sur l’écran de leur ordinateur. Se frayant un passage parmi cette calme fourmilière, Chloé Chaudet ouvre la porte de son bureau et m’invite à la suivre. L’endroit, qu’elle partage avec deux collègues aujourd’hui absents, n’est pas très vaste mais lumineux. Une carte du monde fixée au mur attire le regard, clin d’œil à la discipline de l’enseignante-chercheuse, la littérature générale et comparée : « Selon moi l’une des plus belles disciplines du monde ! », sourit-elle.

Que compare-t-on au juste, en littérature comparée ? L’enseignante-chercheuse répond avec plaisir, elle est habituée aux regards interrogateurs, voire vaguement sceptiques, à l’évocation de sa discipline. « L’idée, c’est de ne pas travailler sur un seul type de littérature, la littérature française, mais de la mettre en relation avec d'autres littératures, et avec d'autres types d'arts », explicite-t-elle. Et de donner un exemple concret : en ce moment, elle travaille sur les fictions et les imaginaires du complot des XIXe, XXe et XXIe siècles. Pour cela, elle met à la fois en relation des œuvres littéraires entre elles, mais aussi avec des films, des séries… « Quand on travaille sur une pluralité d'objets culturels, il faut à la fois montrer les points communs et les différences, donc comparer », l’objectif étant de mener une réflexion transversale et transculturelle.

Mondialité

À l’origine, la discipline s’intéressait surtout à l’espace européen, précise-t-elle : il s’agissait de confronter les différentes littératures et cultures européennes. Mais petit à petit, ses champs d’intérêt se sont élargis. Ainsi au sein de l’équipe clermontoise du CELIS[2], qui a organisé en 2024 un congrès intitulé « Littératures et mondialisation »[3], la recherche est collective et partagée : une collègue « regarde » plutôt du côté de l’Europe de l’ouest, un autre du côté de l’Europe centrale et de l’est, un autre encore du côté de l’Asie… et elle ? « Moi je travaille surtout sur l’espace atlantique, sur les rapports entre Europe, Amériques et Afrique. »

Quant à son intérêt pour la mise en relation des langues et des imaginaires, c’est une longue histoire, qui débute voilà une vingtaine d’années, à cette époque de l’adolescence où à défaut de savoir ce que l’on veut, on sait déjà ce que l’on ne veut pas. Elle, alors lycéenne, sait ainsi parfaitement qu’elle ne veut pas s’engager dans des études scientifiques. Son envie, abondamment nourrie depuis l’enfance, ce sont les livres, la littérature. De quoi contrarier (un peu, à peine) les projets de ses parents, notamment d’un père instituteur féru de sciences (et aussi d’imaginaire… il collectionne les romans de science-fiction). Va pour une voie littéraire, mais alors en classe européenne allemand, lui conseillent-ils. « Là, il s’est produit une sorte de miracle. On s'est retrouvés dans une classe où on était vingt, ce qui est quand même assez rare au lycée aujourd'hui, avec des enseignants géniaux, absolument marquants. Je suis d’ailleurs toujours amie sur Facebook avec certains ! »

Suit une inscription en classe préparatoire, à Paris, qui ne la convainc pas, « l’ambiance était horrible », d’autant que la pratique des langues, qu’elle adore déjà, y est lacunaire. « J'étais aussi intéressée par l'histoire de l'art, les arts visuels, je trouvais que ça manquait. Il n’y avait pas non plus assez de philosophie à mon goût, je trouvais que les cours étaient trop centrés sur l'étude de la littérature à l'ancienne, la littérature franco-française… ».

Ouverture

Une fois encore, l’étudiante sait ce qu’elle ne veut pas et décide de partir en Allemagne, de « faire une année, un peu comme ça », pour voir, s’ouvrir à autre chose. Ses contacts noués en classe européenne allemand lui garantissent un point de chute à Berlin, où elle suit des cours en auditrice libre, à l’Université Humboldt et à la Freie Universität Berlin[4]. « Là, j’ai découvert la littérature comparée ! » Une découverte décisive pour la suite de son parcours. À écouter Chloé Chaudet se raconter, on perçoit un fécond mélange d’heureux hasards et d’opportunités provoquées, comme si quelque chose de l’ordre d’une envie ou d’une conviction profonde était déjà là, entêté, refusant de s’éteindre.

Initialement, la parenthèse ne devait durer qu’un an, elle se prolongera plusieurs années, jusqu’en master 2. « J’ai tellement apprécié que je suis restée ! » Prévoyante, elle choisit cependant de s’inscrire à l’Université de la Sarre, qui propose des cursus universitaires plus facilement transposables en France. Ce qui lui plait tout particulièrement dans le cursus allemand, c’est son ouverture. « Je pouvais à la fois faire de la littérature comparée, de l'histoire de l'art, de la philo… Il y a là-bas une ouverture disciplinaire et culturelle, qui n'est pas la même qu'en France, où les choses sont beaucoup plus cloisonnées. » Pour compléter sa formation, elle suit aussi des cours de langues, littératures et civilisations romanes, peaufine son espagnol, s’initie au portugais. Cette joyeuse ouverture ne l’a plus jamais quittée. « Le fait de croiser les approches, l’articulation des études littéraires et des études culturelles, je pense que c’est cela qui m'est resté. »

Elle rencontre notamment Anne Tomiche, professeure de littérature comparée à l’Université Paris-Sorbonne, qui devient sa directrice de thèse, en cotutelle avec Manfred Schmeling. Sa thèse sera publiée en 2016, sous le titre Écritures de l’engagement par temps de mondialisation[5]. Pendant ces quatre années, Chloé Chaudet ne chôme pas : à mi-temps aux Éditions Suhrkamp (dans le cadre d’une bourse du ministère de la Culture allemand) d’abord à Francfort puis à Berlin, elle a pour mission de valoriser la littérature et la pensée de langue française dans l’édition allemande. On lui propose un poste, elle décline. « Ce n’était pas ce que je voulais faire. C’est là que je me suis dit qu’il serait peut-être temps que je revienne en France ». Encore en thèse, elle y prépare l’agrégation de lettres modernes qu’elle obtient, chose rare, du premier coup.

Imaginaires du complot

L’enseignante-chercheuse parle avec vivacité, et un sourire communicatif. « Son dynamisme se traduit par une manière d’être au monde qui est très solaire. Ça donne tout de suite envie de travailler avec elle », confie sa collègue et amie Catherine Milkovitch-Rioux[6]. « Chloé est un bulldozer, elle a beaucoup d’énergie », dit aussi son ami Nicolas Aude, maître de conférences en littérature comparée à Sorbonne Université.

De retour en France, la jeune docteure enseigne quelques années dans des lycées, en région parisienne, tout en gardant un pied dans le monde universitaire. Cette étape dans l’enseignement secondaire, classique pour beaucoup de jeunes docteurs, est décisive pour la suite de son parcours : car c’est là, dans le cadre d’un projet de classe interdisciplinaire, qu’elle commence à s’intéresser à la thématique du complot. Le projet s’intitule « Déconstruire les discours complotistes » : « Je devais notamment travailler sur des textes littéraires qui s'intéressaient au complot ou qui en mettaient en scène, pour essayer de faire comprendre aux élèves ce qu’était un complot et de leur montrer comment la littérature est informée par les discours complotistes qui circulent dans la société. Car la littérature est fille de son temps, et elle n'échappe pas aux représentations collectives. »

Elle observe alors que dans les textes du début du XIXe siècle, apparaît une forme narrative récurrente :  le motif du « grand complot ». « C’est l’idée qu’un ensemble d'individus concertent des projets secrets ciblant différentes zones géographiques et linguistiques. »

Recrutée à Clermont-Ferrand en 2018, Chloé Chaudet poursuit depuis ses travaux sur le rôle de la littérature dans les imaginaires sociaux, consciente de ce qu’elle doit à ce projet initié dans l’enseignement secondaire. Elle y puise le sujet de son habilitation à diriger des recherches, soutenue en 2022, et d’un livre publié en 2024 – Fictions du grand complot[7]. « C’est aussi grâce à ce projet que j'ai obtenu une délégation à l'Institut universitaire de France », de quoi financer cinq années de recherches dédiées.

« Aujourd’hui, il y a tout un discours sur la nécessité de réfuter les propos problématiques, de « débunker »… mais les études sociologiques et psychologiques montrent que ça ne fonctionne pas toujours, observe l’enseignante-chercheuse. La puissance narrative de l'imaginaire du complot est sans doute aussi importante que sa dimension plus intellectuelle. Envisager aussi l'imaginaire du complot comme nourri de logiques narratives, cela aide à mieux comprendre son efficacité. »

Faire bouger les lignes

Parallèlement, Chloé Chaudet s’engage dans d’autres recherches qui lui tiennent à cœur, notamment les études féministes et de genre, qu’elle a aussi explorées à travers la recherche-création[8]. En 2021, au moment de la pandémie de Covid, elle publie ainsi un essai assez personnel, J’ai décidé de ne pas être mère[9], nourri de réflexion théorique et de témoignage intime, fictionnalisé, dans une écriture moins universitaire. Elle y évoque la pression sociale que subissent au quotidien les femmes ayant un non-désir d’enfant. « Dans le ton, vous la reconnaissez immédiatement. Elle est vive dans l’écriture, et en même temps c’est une écriture qui est recomposée, pensée, très nourrie de recherche, décrit Catherine Milkovitch-Rioux. Cela caractérise sa capacité à évoquer des choses subjectives, à les convoquer en les assumant dans un cadre académique. Je pense que cette manière de faire bouger les lignes est importante. »

Apprendre une langue (une de plus après l’allemand, l’anglais, l’espagnol et le portugais), d’origine extra-européenne celle-ci, le yorùbá[10], est sans doute aussi une manière de faire bouger les lignes. « J’adore apprendre des langues, confie-t-elle. En travaillant sur les circulations transatlantiques des littératures et imaginaires, je me suis rendu compte qu’il y avait des choses qui ne circulaient pas, notamment des textes et fictions produits en Afrique... Il y a énormément de choses à découvrir ». Et tout un monde à explorer, un sourire au coin des lèvres.

 

[1] Habilitation à diriger des recherches

[2] Centre de Recherches sur les Littératures et la Sociopoétique – UR 4280

[4] Université libre de Berlin, l’une des universités les plus importantes d’Allemagne.

[5] Chaudet C. (2016) Écritures de l’engagement par temps de mondialisation, Classiques Garnier.

[6] Professeure de littérature contemporaine de langue française au département de Lettres modernes de l’UCA.

[7] Chaudet C. (2024) Fictions du grand complot, Hermann.

[8] Approche combinant des pratiques de création et de recherche universitaire.

[9] Chaudet C. (2021) J’ai décidé de ne pas être mère, éditions L’Iconoclaste

[10] Parlée au Nigéria, la langue yorùbá a circulé dans les Amériques et dans les Caraïbes, où s’est aussi diffusée la culture qui lui est liée.