Publié le 3 octobre 2025 Mis à jour le 20 novembre 2025

A l'occasion de l'ouverture de la Fête de la Science 2025, découvrez Catherine Lenne, ambassadrice pour la région Auvergne-Rhône-Alpes. Inlassable vulgarisatrice, l’enseignante-chercheuse , spécialiste des plantes, cultive l’art du lien entre la recherche et le citoyen.



Directrice de la Maison pour la science en Auvergne (MPSA), Catherine Lenne est ambassadrice de la Fête de la Science 2025 pour la région Auvergne-Rhône-Alpes. Inlassable vulgarisatrice, l’enseignante-chercheuse[1], spécialisée en physiologie végétale, cultive l’art du lien entre la recherche et le citoyen.

Catherine Lenne se raconte, comme elle raconterait une histoire, et comme elle raconte la science. Avec une voix de conteuse qui emporte, et quelque chose qui instantanément nous accroche. Il y a parfois ce réflexe chez elle, tout naturel, de dire le passé au présent. Et soudain on y est, on la suit. « On est en 2012, Jean-François Mathiot[2] vient me voir au labo. J’ai déjà une activité de vulgarisation de la science à l’époque, je fais des conférences grand public. Il se présente à moi et me demande ‘‘Est-ce que ça te dit d'intervenir dans les formations de la Maison ?’’ »

La « Maison », entendez la Maison Pour la Science en Auvergne (MPSA)[3], dont elle deviendra directrice en 2016. Treize Maisons Pour la Science[4] maillent le territoire français, la MPSA est l’une des plus anciennes, créée en 2012 à l’initiative de la fondation « La Main à la pâte » (Lamap). Elle propose de la formation continue en sciences aux professeurs du premier et du second degré de l’Académie de Clermont-Ferrand. « L’idée, c’est de les former à la démarche d’investigation en sciences et surtout, de leur donner envie de monter des projets de sciences dans les classes, les rassurer, les accompagner », développe Catherine Lenne. Avec plus de 7000 enseignants dans l’Académie rien que pour le premier degré, la tâche de la MPSA est immense. « On n'en touche pas énormément, mais je me dis que c'est le petit colibri et la goutte d'eau[5], qui un jour, feront changer les choses ».

Le sourire n’est jamais loin. « Catherine, c’est une énergie, avec toujours une pointe d’humour, remarque son ami et ancien collègue Etienne Anquetil. Je me souviens d’une anecdote, c’était une remise de prix à un projet scolaire, à Vulcania. Elle a commencé son intervention par une parodie d’une chanson d’Alain Souchon, “Les enfants ont les yeux qui brillent…” Elle a fait ça de manière très spontanée, en surprenant tout le monde ! »

À la « Maison », l’enseignante-chercheuse est à sa place : là, elle transmet son amour des mots et sa passion des sciences – d’une en particulier, la biologie végétale. « Ce sont des activités que j'aime beaucoup, faire le lien entre la recherche, la science vivante qui se construit dans les laboratoires, et le citoyen lambda que nous sommes tous. »

Il faut dire que la transmission est une affaire de famille : une mère professeure de mathématiques, un père professeur d’histoire-géographie, une tante et un frère professeurs de lettres, une petite sœur professeure de sciences de la vie et de la Terre…

« J’ai grandi dans une famille où il n’y a que des profs ou presque ! dit-elle dans un éclat de rire. Il y a une espèce de tradition de cet amour de la transmission. »

Racines

Elle est très tôt attirée par le monde végétal. « Je suis adolescente et mes parents… c’est amusant le destin des fois, car je suis lilloise et mes parents partent en vacances avec ma petite sœur et moi en Auvergne, à Chambon des neiges. Là je découvre la vallée de Chaudefour, les hêtraies… et je fais un herbier, parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire, je m’ennuie un peu, se souvient-elle. Donc avec ma petite sœur, on allait, on se promenait, on ramassait des plantes qu’on faisait sécher, on essayait de les reconnaître… On avait un livre qui s'appelait ‘‘Quelle est donc cette fleur?’’, qui classait les plantes par couleurs. Et moi j’adorais ça. » À la même époque, la jeune fille se passionne pour l’émission « L’aventure des plantes », présentée par le botaniste et grand vulgarisateur Jean-Marie Pelt. La science est déjà là, qui prend doucement racine, dans les parfums d’humus et la moirure des feuillages.

Encouragée par sa mère, Catherine Lenne se lance dans des études scientifiques. Mais sans jamais oublier son autre amour, celui des mots. Lui aussi remonte à loin : « Mon rêve d’enfant, c’était d’écrire des romans. » Cela tombe bien, la biologie est propice au récit. « Je trouve que c’est la science la plus littéraire, celle où on raconte des histoires. » Au lycée, puis en prépa, les devoirs de biologie sont pour elle un « bonheur ». En mathématiques en revanche, la jeune femme se sait « pas mauvaise » mais se pense peu inventive. « J’ai été un bon perroquet en maths, car je travaillais assidument avec ma mère. » Quant à la physique, elle ne la découvre réellement qu’en deuxième année de prépa, portée par un professeur « extraordinaire » qui lui fait comprendre que derrière cette biologie qu’elle aime tant, il y a des lois, les lois de la physique. L’homme se nomme René Fallas, professeur au lycée Faidherbe à Lille, une figure de la Résistance. « C’était quelqu’un. Je n'avais jamais rencontré un personnage comme ça, un peu à la 19e siècle, passionnant et très sévère. Il savait donner confiance aux jeunes, enfin à moi en tout cas, qui pensais être nulle en physique. »

Arborescences

A 19 ans, la jeune femme intègre la prestigieuse École normale supérieure, l’année où l’ENS de Saint Cloud est délocalisée à Lyon, en 1987. Là, deux grandes voies s’ouvrent à elle, il lui faut choisir : la biologie des organismes ou la biologie cellulaire/physiologie, alors en pleine explosion. La plupart des étudiants choisissent cette deuxième voie, pas elle, un brin rebelle. « Je n’aime pas la foule », sourit-elle. Et puis il y a son amour des arbres, son penchant naturaliste, plus « macro ». Elle opte donc pour la biologie des organismes… mais regrette son choix au bout de deux mois. « Nos cours sont à l'Université de Lyon, à la Doua, et là, ce sont de vieux professeurs, ils ont 70 ans au moins, et ils ne sont toujours pas partis en retraite ! Je dis toujours que je comptais les poils sur les pattes des araignées. Ce n'était pas à ce niveau-là, mais presque, c'était l'horreur ! » En outre, l’expérimentation animale la rebute, les plantes ont décidément sa préférence. Ni une ni deux, la jeune femme va voir le directeur des études de l’ENS, elle veut changer de voie. A posteriori, l’enseignante-chercheuse s’amuse de sa versatilité, perçue alors comme de l’arrogance. « Ils ont refusé et ils ont dit : si elle est si maligne, elle n’a qu'à faire les deux licences en même temps. Eh bien c’est ce que j’ai fait ! »

Après la maîtrise[6], en troisième année, la jeune femme choisit de passer l’agrégation de sciences de la vie et de la Terre, pensant « naturellement » devenir professeure en lycée, tradition familiale oblige. « C’est l’année où tout d’un coup, tu t’arrêtes, tu prends du recul et tu fais des liens entre tout ce que tu as appris. J’ai trouvé ça extraordinaire, cette capacité à synthétiser, à tout relier. »

De là peut-être, son talent pour raconter la science, la « vulgariser ». Un exercice qui n’a rien de « vulgaire », insiste-t-elle, bien au contraire.  « J’ai toujours trouvé ça beau la vulgarisation. On doit dire la vérité, mais pas toute la vérité, on ne peut pas. Il faut extraire l’essentiel, choisir des données que l’on va présenter de la façon la plus simple possible, mais sans jamais dévoyer la vérité. »

« Catherine a la plus belle narration de la science que je connaisse, admire Éric Maréchal, son ami de ces années étudiantes. Elle sait dire la science, elle sait la dire en sortant du cadre. Il y a tout un historique scientifique qui fait qu’on se pose certaines questions et elle, elle arrive, parfois de façon un peu perpendiculaire, avec un regard qui apporte la candeur d’une personne qui pourrait découvrir la question. Elle saute dans la problématique scientifique par une question candide. Et ce sont des questions que tout le monde peut se poser, ça parle évidemment aux enfants, mais ça parle à tout le monde, puisqu’on est tous des enfants, on se pose tous des questions très simples. »

Stabilité

Pourtant, Catherine Lenne ne se consacre pas tout de suite à la transmission des savoirs. Après l’agrégation, elle a en effet la possibilité de faire un DEA[7]. L’étudiante ne veut pas être chercheuse, mais se dit ‘‘pourquoi pas ?’’. « Pour moi, c’était comme un sursis ». Il durera des années. Au laboratoire de Roland Douce[8], elle prend goût à la démarche d’investigation propre à la science. Elle y étudie les réponses du pois (Pisum sativum) à des variations brutales de température – « Je faisais des cultures à 20-22°C, puis tout d’un coup, je les mettais à 40°C » –, et voit s’accumuler une protéine alors inconnue… « Il y avait quand même ce côté enquête policière dans la recherche, que j'aime toujours. Ce côté « je suis face à un problème, un criminel », donc l'accumulation de cette protéine. D'où vient-elle, pourquoi est-elle là ? On mène une sorte d'enquête policière pour comprendre », raconte-t-elle, avec ce sens si naturel de la vulgarisation.

Des années plus tard, devenue « piafounette »[9], enseignante-chercheuse, Catherine Lenne ne regrette rien et s’amuse toujours beaucoup. Au Piaf, son positionnement est singulier : en prise directe avec la science en train de se faire, elle fait le pont entre les travaux du laboratoire et la sphère citoyenne. « Elle arrive à faire passer des messages dans les deux sens, de la recherche vers le grand public, mais aussi du grand public vers la recherche, salue Bruno Moulia, directeur du Piaf. Ce retour est précieux pour nous, car il éclaire des angles morts, des choses que le jargon obscurcit parfois ».

La forêt enchantée

Catherine Lenne aime à dire que les sciences lui ont donné une assise solide, rassurante. Issue d’une famille catholique, beaucoup de croyances ont émaillé son enfance, comme autant de mystères insondables. « Je dis souvent que les sciences m'ont rassurée dans la vie, parce qu'il y avait ces croyances que j'avais, qu'on m'a enseignées quand j'étais enfant, et ces croyances ne répondaient pas à tous mes questionnements. Aujourd’hui, j’ai de l’assise, je me sens stable. Depuis 30 ans la science progresse et petit à petit, ce qu'on ne comprenait pas il y a 30 ans, on le comprend maintenant. Les sciences sont un outil de compréhension du monde que je trouve rassurant et qui m’a permis de me libérer de la pensée magique et des pseudosciences qui la prônent. »

Cet outil, elle le partage aujourd’hui, inlassablement, à travers des conférences, des podcasts[10], des livres grand public[11]... La communication entre les arbres ? Le sujet a le vent en poupe, et donne parfois lieu à d’intrépides extrapolations, teintées d’anthropocentrisme. « La sympathie entre les arbres, l’entraide… ce sont des sentiments humains qu'on essaie de plaquer sur des êtres autres, qui ont un mode de vie qui n'est pas celui d'un animal. » Mythes ou réalités ? L’enseignante-chercheuse pose la question, aime titiller l’esprit critique de ses publics, remet les données de la science au centre. « Je montre ce que cela veut dire communiquer, qu'est-ce qu'il faut pour cela, développe Catherine Lenne. Puis on regarde si les arbres ont ce qu'il faut pour communiquer, où en sont les connaissances scientifiques. Je montre que finalement, on ne sait pas encore bien, le consensus scientifique n’est pas encore atteint. C'est un front de science, la communication entre les arbres. » Cette année la Fête de la Science, dont elle est ambassadrice pour l’Auvergne-Rhône-Alpes, explore les intelligences ; l’occasion d’interroger cette notion chez les plantes.

D’aucuns trouvent cela un peu triste, ces sciences qui désenchantent le monde. Mais Catherine Lenne, peut-être parce qu’elle est aussi artiste, chanteuse[12], photographe… sait en préserver la poésie. « Ce que la science peut apporter pour révéler des réponses, soulever des mystères, observe Eric Maréchal, Catherine le transmet, tout en gardant la candeur et la part d’enchantement qu’il y a dans notre relation à la nature. » Son exposition photographique « Dans la peau d'un arbre »[13], en itinérance dans la région, en est une belle illustration. Les pieds sur terre et le regard vers le ciel, elle nous transporte… « jusqu’à la cime »[14].

 

[1] Au Laboratoire de Physique et Physiologie intégratives de l’Arbre en environnement Fluctuant (UMR 547 / UCA)

[2] Laboratoire de Physique de Clermont Auvergne (UMR 6533 CNRS / UCA)

[3] La MPSA propose de la formation continue en sciences aux professeurs du premier degré et du second degré de l'académie de Clermont-Ferrand.

[5] Référence à la légende amérindienne du colibri popularisée par Pierre Rabhi (Rabhi P. (2006) La part du Colibri, Éditions de l’Aube) : « La légende raconte qu’un jour un immense incendie de forêt se déclara. Les animaux terrifiés observaient le désastre. Seul un colibri se mit à la tâche, allant chercher les quelques gouttes d’eau que contenait son bec pour les verser sur le feu. L’un des animaux, agacé, lui demanda s’il pensait pouvoir éteindre le feu tout seul ? ‘‘Non, mais je fais ma part.’’ »

[6] L’équivalent de la troisième année de licence aujourd’hui

[7] Diplôme d’études approfondies, ancêtre du Master 2 Recherche

[8] Laboratoire Physiologie Cellulaire & Végétale (LPCV), Grenoble, www.lpcv.fr

[9] En référence au Piaf, Laboratoire de Physique et Physiologie intégratives de l’Arbre en environnement Fluctuant (UMR 547 INRAE / UCA)

[10] Olma, épisodes 4 et 5 (France Inter) ; Le Chêne et la compagnie des arbres

[11] Vous avez dit Biz’arbres ? Belin (2024) ; Dans la peau d’un arbre, Belin (2021) et Points (2023) ; Dans la peau d’une plante, Belin (2014) et Points (2023)

[12] Au sein du groupe « Avec ou sans Michel ».

[14] Référence au titre « Jusqu’à la cime » (composé par Catherine Lenne) du groupe « Avec ou sans Michel » (album Bal.l.ade) dont Catherine Lenne est la chanteuse.