Publié le 28 avril 2026 Mis à jour le 21 avril 2026

Entre les années 1960 et le début des années 1980, l’industrie nucléaire a immergé plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs au fond des mers et des océans. Si à cette époque, les plaines abyssales étaient imaginées comme désertes… Aujourd’hui, plus de doute: elles abritent des écosystèmes riches. Mais alors, quels sont les impacts environnementaux de ces déchets radioactifs ? Pour y répondre, les scientifiques ont développé des technologies de pointe afin d’étudier l’environnement aux abords de ces fûts à travers le projet inédit dénommé “Nodssum” que nous présente Patrick Chardon, ingénieur de recherche en métrologie nucléaire au Laboratoire de Physique Clermont-Auvergne (LPCA).

Comment est né le projet Nodssum ?

Historiquement, dans le cadre d’un projet sur le développement d’instruments de mesure de la radioactivité dans la mer, il existe une collaboration entre le laboratoire de physique de Clermont-Auvergne et Javier Escartin, chercheur en géologie au Laboratoire de géologie, ENS de Paris. Et Javier et moi avons beaucoup échangé durant les périodes de confinement. Nous avons notamment évoqué nos souvenirs d’enfants d’images à la télévision de Greenpeace qui essayait d’empêcher les bateaux de jeter des fûts de déchets radioactifs au large de la côte espagnole. Lui, géologue spécialiste des fonds marins, moi, spécialiste de la radioactivité… Nous avons joint nos compétences, créé une collaboration entre le CNRS, l’ASNR,  la Flotte Océanographique Française et d’autres partenaires pour monter ce projet interdisciplinaire qu’est Nodssum pour “North-East Atlantic Dumpsite Site Survey Using Mapping and Monitoring[1]. Car si des fûts de déchets radioactifs ont été laissés dans diverses zones maritimes mondiales, c’est dans l’Atlantique nord-est que la densité qu’elle est la plus importante.

Carte campagne - Flotte océanographique française opérée par l'Ifremer
Carte campagne - Flotte océanographique française opérée par l'Ifremer
Carte campagne - Flotte océanographique française opérée par l'Ifremer

Nous avons donc choisi une zone de 14500 km2, à près de 4800 mètres de profondeur située à 1200km à l’ouest de La Rochelle. L’objectif principal de Nodssum étant de cartographier la présence des fûts et d’évaluer l’impact environnemental de ces déchets radioactifs sur les écosystèmes des plaines abyssales. Il ne s’agit pas de juger des pratiques qui ont été faites dans d’autres contextes historiques ni d’essayer de traiter ces déchets mais bel et bien d’un travail d’observation, de surveillance et de caractérisation d’impacts environnementaux.

En 2025, vous avez participé à une première expédition de près d’un mois en mer. Quels en étaient les objectifs ?

Dans les années 1980, après les dernières immersions, des photographies des fûts avaient été réalisées dans notre zone d’intérêt, mais à l’aveugle. Le premier objectif du projet Nodssum a donc été de cartographier précisément la présence des fûts pour identifier des zones dans lesquelles nous ferions des échantillonnages dans un second temps. Pour cela, nous avons réuni 21 scientifiques spécialistes du nucléaire, de la géologie, de l’océanographie, de la biologie et de la chimie marine pour une mission en mer de près d’un mois à bord de l’ « Atalante ». En ce qui concerne la cartographie, nous avons utilisé le dernier modèle homologué d’un robot autonome de pointe, le « UlyX », capable de plonger à plus de 6000 mètres. Grâce à une technique de sonar, il a sondé la zone et recensé 3650 fûts.

Le robot autonome UlyX . © Flotte Océanographique Française
Le robot autonome UlyX . © Flotte Océanographique Française
 Le robot autonome UlyX  © Flotte Océanographique Française

Cela nous a permis de sélectionner des zones de prélèvements d’eau, de sédiments et de poissons à distance des fûts. Sur le bateau, l’équipe a récolté et préparé les échantillons pour l’étude en laboratoire. En dehors de mon rôle de coordination, j’ai été impliqué dans l’équipe de radioprotection de l’équipage : c’est-à-dire de créer des conditions pour s’assurer que les échantillons puissent être manipulés en toute quiétude et éviter de contaminer le navire. Travailler sur un bateau fut une première pour moi… Nous tournions sept jours sur sept avec des échantillons qui arrivaient à n’importe quelle heure et qu’il fallait traiter le plus rapidement possible. Le rythme était intense. Mais ça s’est bien passé ! C’est d’ailleurs l’une de mes plus belles expériences professionnelles.

Quels premiers résultats avez-vous obtenus ?

Au total, 400 kilogrammes d’échantillons ont été rapportés à terre : des carottes de sédiments et échantillons d’eau issus de diverses profondeurs, des organes de poissons… Cela représente beaucoup de données potentielles mais le travail de laboratoire prend du temps ! À ce stade, toutes les analyses n’ont pas été faites mais il est possible d’avoir un regard global sur les échantillonnages de cette première campagne. Alors que nous avons échantillonné à distance des fûts, on constate qu’il y a bien un marquage radioactif, notamment en Américium 241. La difficulté reste néanmoins de réussir à discriminer la signature radioactive des fûts par rapport à d’autres éléments radioactifs artificiels retrouvés dans les eaux, qui sont issus des retombées d’essais nucléaires, des bombes ou même de l’accident de Tchernobyl.

 

Remontée d’un grenadier abyssal pour l’étude de la contamination en radioactivité de ses organes (©Flotte Océanographique Française)
Remontée d’un grenadier abyssal pour l’étude de la contamination en radioactivité de ses organes (©Flotte Océanographique Française)
 Remontée d’un grenadier abyssal pour l’étude de la contamination en radioactivité de ses organes
© Flotte Océanographique Française

Carottier multitubes pour échantillonner le sédiment (© Flotte Océanographique Française)
Carottier multitubes pour échantillonner le sédiment (© Flotte Océanographique Française)
Carottier multitubes pour échantillonner le sédiment
© Flotte Océanographique Française

Rosette pour les prélèvements d’eau (© Flotte Océanographique Française)
Rosette pour les prélèvements d’eau (© Flotte Océanographique Française)
 Rosette pour les prélèvements d’eau
©  Flotte Océanographique Française

Une deuxième mission en mer est prévue pour 2026. Qu’allez-vous explorer cette fois-ci ?

L’équipe de 2025 à laquelle s'ajoutent six personnes partira du 28 mai au 28 juin 2026 à bord du plus gros bateau de la flotte océanographique, le “pourquoi pas”. De plus, le « Nautile », un sous-marin pouvant plonger jusqu’à 6000 mètres de profondeur et qui peut embarquer trois personnes, nous permettra d’aller faire des prélèvements au plus près des fûts. En dehors de l’échantillonnage d’eau et de sédiments, nous souhaitons récolter la biodiversité sur les fûts. Car oui, comme le montrent les photographies, il y a de la vie à côté et sur les fûts ! Nous allons pouvoir comparer ces données de marquages radioactifs avec celles des échantillonnages de la première mission (à distance des fûts) et voir ainsi se dessiner une sorte de gradient de contamination radioactive.

[1] Étude des sites de déversements dans l'Atlantique Nord-Est à l'aide de la cartographie et de la surveillance
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Retrouvez le portrait de Patrick Chardon à l'occasion de sa médaille de cristal remise par le Centre National de la Recherche en 2025.